Le Parti et les classes populaires, au travail comme dans la cité - Congrès PCF

De l'usage de la petite bourgeoisie
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La diversification des catégories professionnelles pourrait laisser croire que le caractère distinctif de notre époque est la complexité. Or, au contraire, la société se simplifie de plus en plus autour d’une opposition binaire entre les deux principales classes sociales. Comme l’indiquent de récentes statistiques, les salariés n’ont jamais été aussi prédominants au sein du monde de travail et cette proportion s’accroît au niveau mondial. Pourtant, comprendre la place de la petite-bourgeoisie résiduelle dans la structure sociale comme dans l’idéologie dominante nous apparaît essentiel pour appréhender la période. Les travailleurs non-salariés, les producteurs individuels de marchandises que sont les petits artisans, les petits industriels, les petits paysans, voire les petits commerçants, subissent les assauts du grand capital. Les petits artisans et industriels sont absorbés par les grands groupes qui les filialisent ou les poussent à la liquidation ; les paysans familiaux sont menacés par l’agriculture industrielle et les centrales d’achats les rackettent ; les petits commerçants sont concurrencés par les prix bas de la grande distribution. Absorbés par un capital qui se concentre, suivant les termes de Karl Marx, les petit-bourgeois « tombent » dans le prolétariat. Cette évolution n’est pas nouvelle. Elle caractérise le capitalisme depuis ses débuts. La raison en est la mutation dans les outils de travail. Dès le Moyen Âge, le lopin de terre, la boutique ou le petit atelier appartenaient aux producteurs individuels et les relations entre eux s’opéraient par l’échange de marchandises. Puis, les techniques modernes de production (vapeur, machine-outil, numérisation) ont nécessité tout un ensemble de travailleurs pour les mettre en œuvre. Or, les moyens de production sont demeurés appropriés par les capitalistes. Le salariat provient de cette séparation croissante entre les producteurs et les outils de production. La grande bourgeoisie peine aujourd’hui à justifier une telle séparation qui implique un esclavage salarié fondé sur l’exploitation du plus grand nombre au profit de quelques-uns. Afin de canaliser le rejet légitime d’une telle hiérarchie sociale, l’intérêt de la classe dominante est de promouvoir un modèle de « liberté », où la fonction de producteur serait superposée avec la propriété individuelle des moyens de production. Ce capitalisme originaire, « pur », où le producteur réussit à produire de façon isolée par rapport au reste de la société, n’a pourtant caractérisé le capitalisme qu’à son tout début, sous forme d’îlots provisoires au sein du féodalisme. Aujourd’hui, le passéisme se drape dans les oripeaux de la modernité. La nostalgie s’étend envers un capitalisme « d’avant », précédant la concentration du capital et l’évolution des techniques. Cette visée est réactionnaire au sens propre du terme, à savoir qu’elle veut faire retour en arrière. L’illusion consiste à la faire paraître comme progressiste en ménageant des niches pour l’existence des petits producteurs, espaces échappant, en théorie, à la domination du capital. C’est le paradoxe que des libéraux comme des écologistes peuvent communier dans la même défense des petits producteurs. Le salarié se rêve patron de PME comme seule forme d’émancipation. L’épanouissement de l’individu réside profondément dans le travail vivant, la création. Mais le salarié est aujourd’hui coupé de sa propre production, du fait que le capitaliste ne l’emploie que pour transformer le produit de son travail en marchandise, afin d’en tirer un profit maximum. Le salarié considère par conséquent la production en commun avec les autres salariés comme un moyen de lui extorquer la plus-value, de l’exploiter, et non plus comme un horizon politique. Faute de pouvoir imaginer une autre société où ce travail en commun serait signe d’émancipation, il se réfugie dans l’idéal du petit-bourgeois propriétaire de ses moyens de production. Par cette aspiration rêvée, le salarié peut s’imaginer maîtriser sa vie à défaut de pouvoir la maîtriser dans la réalité, ce qui impliquerait de remettre en question le système capitaliste tout entier. Mais un homme ne vit pas que de chimères. La force du capitalisme est d’autoriser une illusion de maîtrise, en-dehors de la sphère du travail. La bourgeoisie fournit pour cela au salarié des ressources permettant un accès aux moyens nécessaires à la vie petite-bourgeoise : pavillon, voiture, produits de consommation, loisirs... A défaut d’être propriétaire des moyens de production, ce dont il convoite, il se console en devenant propriétaire de moyens de consommation. Un glissement sémantique est symptomatique de cette représentation sociale chez les salariés. Les premiers penseurs socialistes appelaient la petite-bourgeoisie du terme de « classe moyenne », dans le sens d’une position intermédiaire entre le prolétariat et la grande bourgeoisie. Or, cette expression définit aujourd’hui, non plus une place au sein du mode de production, mais une catégorie sociale, en l’espèce très floue, caractérisée par un niveau médian de revenus entre les plus pauvres et les plus riches, permettant un accès aux biens de consommation. L’utopie d’être producteur individuel se retrouve ainsi transposée dans la sphère consumériste. Cette représentation sociale est affectée par la crise du capitalisme qui tend à déstructurer la société. Un double mouvement est en cours. D’un côté, les salariés, parce qu’atomisés, peinent à regagner une conscience de classe. De l’autre, la consolation par la consommation de biens et de services fonctionne de moins en moins, car les salariés se paupérisent. Contrairement à certaines analyses, il ne s’agit pas d’un « déclassement » car les individus demeurent salariés. Mais la perte de revenus a pour conséquence la perte de la consolation. A défaut de mobilisation collective, les salariés se renferment sur leur maison, leur famille, leur quartier. Cette évolution comporte des effets politiques majeurs. Plus que le salariat, la petite-bourgeoisie est devenue aujourd’hui, pour une grande partie de la société, le modèle du populaire, d’un peuple imaginé comme une myriade de producteurs autonomes reliés politiquement dans la nation. La conscience de constituer une classe de salariés exploités par les capitalistes est remplacée par une communion dans une nation abstraite où chacun se vit comme travailleur indépendant. Mais l’angoisse s’accroît et le conflit vertical est remplacé par un conflit horizontal, face au travailleur détaché, au travailleur immigré, au travailleur à bas coût du reste du monde. L’interdépendance économique à l’échelle mondiale transforme inexorablement le capitalisme, lui faisant perdre sa base nationale. Les salariés sont victimes de cette concentration du capital qui leur fait perdre leur emploi, baisser leurs salaires, et fait basculer les restes de petite-bourgeoisie dans le salariat et la précarité. Faute d’un projet internationaliste d’émancipation, la solution toute trouvée est le retour en arrière vers une époque idéale où l’essentiel de la production aurait été localisée en France, avant la mondialisation. La petite-bourgeoisie est ainsi devenue le symbole, l’idéaltype, de ce « capitalisme national », d’avant. Cette attention portée à la petite-bourgeoisie empêche de penser la rupture avec le système capitaliste. L’occultation d’un salariat pourtant prédominant évince la problématique de la lutte des classes. Ce repli est compréhensible : du fait d’un capitalisme hégémonique, un combat d’arrière-garde peut sembler une solution de court terme, plus facilement mise en œuvre. Ce néo-poujadisme dénote cependant un manque de confiance dans la capacité des salariés à changer la société tout entière. Cet impensé des conditions du changement est à la fois cause et conséquence du repli sur ce qui n’est qu’un aménagement à la marge du capitalisme. Une dichotomie se fait jour à l’intérieur des forces politiques entre les partis de gouvernement liés à la grande bourgeoisie, dont le projet est d’accompagner la concentration du capital, et les organisations qui la dénoncent. La principale force politique promouvant un « capitalisme national » est aujourd’hui l’extrême droite. Le discours du Front national mêle habilement le poujadisme du fondateur, fondé sur la petite-bourgeoisie, avec le souverainisme de sa fille, fondé sur la nation. Le type de l’électeur frontiste est le salarié angoissé par l’avenir, dont la situation financière s’étiole, mais qui aspire à l’autonomie : une autarcie anhistorique semble possible dans la société petite-bourgeoise. L’extrême droite n’a pas le monopole de cette vision du monde. Des organisations de gauche sont tentées par ce mélange subtil entre patriotisme économique et petite-bourgeoisie. Il ne s’agit pas d’une quelconque trahison des combats du mouvement ouvrier, mais plutôt d’une position de repli faisant suite aux difficultés à mobiliser les salariés contre les capitalistes à l’échelle pertinente, à savoir internationale. La petite-bourgeoisie devient pour ces organisations une « classe de substitution ». Cette identification détourne les énergies loin du salariat, lequel demeure pourtant la force motrice pour transformer la société. Le Parti communiste français peut être tenté par une telle réorientation. Il promeut la création d’un pôle public bancaire visant à faire accéder les petits industriels et les petits entrepreneurs au crédit afin de financer leurs investissements. Il défend les circuits courts et la petite exploitation agricole familiale face à des centrales d’achat qui mettent en concurrence les producteurs à l’échelle mondiale. Il défend les savoir-faire du petit artisan face à la concurrence des produits de mauvaise qualité fabriqués à bas prix. Il propose de revivifier les centres-bourgs en attirant les professions libérales et les petits commerces par des incitations financières. Tous ces combats sont légitimes. Mais, face aux plans sociaux dans les grandes entreprises, les forces de gauche devraient proposer des solutions fondées sur l’unité du salariat. Le Manifeste du parti communiste n’a pas perdu son actualité lorsqu’il décrit le capital rendant cosmopolite la production de matières premières comme de produits finis et les nouveaux besoins en produits étrangers apparaissant dans tous les pays. Karl Marx pointait cette évolution vers une « interdépendance générale des nations ». A contrecourant de ce mouvement global, en axant ses revendications sur la petite bourgeoisie, le PCF risque de se positionner à une mauvaise échelle des enjeux. Nicolas Liébault Section PCF Paris 14 06 69 54 71 25

Les commentaires

  • a commenté 2018-01-29 17:11:23 +0100
    En tout état de cause le projet de société ne sera jamais le même entre le prolétariat, qui n’a aucun intérêt à sacraliser le capital privé mais tout à gagner à l’efficacité productive que fait progresser contradictoirement la socialisation du travail capitaliste, et des producteurs qui ont nécessité d’un capital minimum pour assurer leur travail indépendant et concurrentiel.

    Reste tout de même à savoir traiter un possible et nécessaire processus de rassemblement sur des bases claires, pour des objectifs bien déterminés. Ca peut ainsi s’envisager par exemple sur le besoin de conventions collectives pour freiner (en partie au moins) le dumping social. Ce qui ne règle pas le problème de l’efficacité productive du travail indépendant VS celle du travail capitaliste. C’est un des grands problème de la production agricole qui veut rester familiale: ici la propriété privée de la terre est devenue un redoutable piège.

    Et il faut tout autant analyser les transformations du “prolétariat” du fait de l’évolution des forces productives. Rassembler le prolétariat n’est pas moins important que de rassembler au delà de lui certaines couches ou catégories de la population.
  • a pris position important 2018-01-29 17:11:22 +0100
  • a publié dans Le Parti et les classes populaires, au travail comme dans la cité 2018-01-29 15:34:08 +0100